Comprendre les conflits entre jeunes enfants.

Bonjour,

 

Lorsque nous nous occupons de jeunes enfants d’âges rapprochés, nous rencontrons souvent –(voire inévitablement), une période durant laquelle les enfants se disputent.

  Ces disputes peuvent être d’intensité variable, allant de la simple  chamaillerie autour d’un jouet, au conflit permanent avec cris et bagarres...

Nous pouvons nous sentir démuni-e-s devant ces comportements. Quelquefois, malgré plusieurs tentatives pour tenter d'apaiser les relations, rien ne semble fonctionner, les conflits deviennent récurrents et l’ambiance est tendue. Nous nous sentons alors dépassé-e-s.

 

Petit éclairage sur ces périodes difficiles à gérer, et sur la place des professionnel-le-s dans ces conflits.

 

Pourquoi des conflits ?

Avant tout, il est bon de se dire qu’il s’agit seulement d’une période, d’une étape. Certes, un moment difficile à passer, mais qui ne va pas s’inscrire dans le temps ! L’âge vers lequel ces conflits sont fréquents se situe autour de 18 mois/2 ans, en général, même s’ils apparaissent souvent avant, et qu’ils peuvent perdurer au-delà de 3 ans.

 

  • Cette étape est un peu un passage obligé dans le processus de socialisation. Pour cela, l’enfant a besoin d’agir sur son environnement. Or, l’autre, les autres, font partie de son environnement. Il va donc agir sur les autres pour voir et comprendre comment ceux-ci réagissent. Et il va aussi être confronté à l’inverse, c’est-à-dire que les autres vont agir sur lui, ce qui va provoquer de sa part, des réactions, des réponses. Ce sont toutes ces interactions, qu’elles soient provoquées par l’enfant, ou bien reçues par lui, qui vont l’aider à se socialiser.

 

  • C’est vers deux ans que l'enfant prend pleinement conscience qu’il est un être à part entière. L’apparition du « je » dans le langage en est un indice. Ainsi, il se rend compte qu’il a des capacités, et du pouvoir sur les choses et les personnes. On peut voir apparaître la fameuse phase d'opposition, pendant laquelle il va à la fois tester son pouvoir, mais aussi résister au pouvoir que l'autre veut exercer sur lui. C'est aussi une manière de s'affirmer, de se revendiquer comme une personne et de faire savoir qu'il veut et peut faire des choses tout seul. Cette phase d'opposition va s'exprimer ouvertement dans les relations entre enfants, et provoquer des tensions dans les interactions.

 

  • Il est dans une période d’égocentrisme enfantin : ses réactions lui sont dictées par une sorte de « moi d’abord » (jusque vers 6/8 ans), doublée d’un sentiment de toute-puissance (jusque vers 4 ans) qu’il a du mal à contrôler. C’est pourquoi prendre l’autre en considération, se mettre à sa place (la fameuse empathie), comprendre ce qu’il ressent, sont des choses qui, généralement, dépassent l’enfant lors de conflits.

 

  • Bien qu’étant une valeur forte pour nous, adultes, la notion de « partage », ou de « prêt », est loin d’être acquise à deux ans. Si on y ajoute ce qui vient d’être dit plus haut, on comprend mieux pourquoi les relations entre enfants de cet âge sont aussi conflictuelles à cette période. C’est bien souvent impossible, ou plutôt insupportable pour l’enfant de devoir prêter le jouet convoité, pour les raisons citées ci-dessus. De plus, l’enfant considère que l’objet est à lui lorsqu’il est dans ses mains. Il n’a pas la même notion de propriété que nous, adultes.

(C’est pourquoi on entend souvent dans la bouche des enfants de 2/3 ans « c’est à moi », même lorsque nous savons que la chose dont il parle ne lui appartient pas (c’est peut-être un jouet de la crèche, ou d’un autre copain, un jouet de l’assistante maternelle, etc.), au sens où nous l’entendons. Donc il est inutile de rentrer dans des confrontations stériles avec lui, en lui répétant que « non ce n’est pas à lui ». Sinon, on prend le risque de provoquer des rapports de force entre lui et nous, et d’amplifier le phénomène par réaction. Nous pouvons lui dire que ce jouet est à tout le monde, par exemple, mais qu’il peut jouer avec, sans donner plus d’importance que cela.)

 

  • D’autre part, un jouet est toujours plus intéressant lorsqu’il prend vie dans les mains de l’autre. Voir le poupon « s’animer » dans les mains du copain, va provoquer l’envie irrépressible de l’enfant de l’avoir, bien qu’il soit en train de jouer à autre chose à ce moment-là... On peut même voir des enfants lâcher la petite voiture avec laquelle ils jouaient, pour aller prendre celle avec laquelle joue un autre enfant, même si c’est la même !... Et ne rien en faire finalement, parce que n’étant plus « vivante » comme elle l’était entre les mains de l’autre, elle perd soudain son intérêt.

 

  • Entre deux et trois ans, le langage se construit. Tous les enfants n’ont pas à leur disposition les mots adéquats, le vocabulaire nécessaire pour se faire comprendre. D’autre part, ils ne se comprennent pas forcément entre eux. Alors ils utilisent les moyens les plus explicites et les plus rapides, ce qui donnent lieu à des gestes parfois virulents et souvent incontrôlés : arracher des mains, pousser, crier, etc., Ce sont les manifestations de leurs mécontentements et désaccords, encore impossible à formuler avec des mots.

 

  • A cet âge, l’enfant est encore dans la pulsion. Il n’a pas la capacité d’analyser, de comprendre, de réfléchir, de prendre du recul, pour maitriser ses gestes. Il n’arrive pas à faire face à sa frustration.

 

  • Enfin, d’autres raisons sont possibles : l’enfant peut avoir un besoin d’attention plus important à un moment donné, il y a une naissance, un déménagement, peut-être l’arrivée d’un nouvel enfant chez l’assistante maternelle, une difficulté particulière... Il est utile de faire le tour des possibilités qui pourraient expliquer pourquoi il est en recherche de confrontation.

Quoi faire et comment faire ?

 

Garder en tête ce qui vient d'être dit ci-dessus, car ce sont des clés de compréhension indispensables.

Ensuite, il n’y a pas de recette ou de formule. Chaque adulte doit adapter son attitude à la compréhension de la situation, et à la connaissance qu’il a des enfants dont il s’occupe.

Cependant, certaines façons de s’y prendre sont plus appropriées et constructives que d’autres.

 

D’abord l’outil indispensable, c’est l’observation. Elle nous permet de prendre du recul, de voir des choses qu’on n’aurait pas vu. Elle peut nous aider à comprendre comment le conflit arrive, ce qui se joue dans ces moments-là entre les enfants, mais aussi avec nous, adultes.

L’observation est aussi un moyen de nous empêcher d’intervenir trop vite.

 

Parce qu’effectivement, il n’y pas toujours nécessité d’intervenir. Les enfants sont capables de trouver eux-mêmes des solutions. Et c’est ainsi que se construit la socialisation.

 

Ainsi, lorsqu’il prend le jouet des mains d’un autre, l’enfant va s’exposer à une réaction. Il va devoir s’adapter à cette réaction, et il en est de même pour l’enfant qui se fait prendre le jouet. Ils vont développer des stratégies pour trouver une solution. Plusieurs choix vont s’offrir à eux, en fonction de leur caractère, de leurs compétences, de leur maturité, etc. : lâcher prise parce que ça n’en vaut pas la peine et aller chercher autre chose, abandonner, parce qu’on sent que l’autre est « plus fort », ou au contraire forcer jusqu’à ce que l’autre cède, attendre que l’autre délaisse l’objet de convoitise, proposer un échange (oui, cela arrive souvent, si on laisse les enfants chercher des solutions), crier très fort pour impressionner l’autre, etc.

 

Cependant, il est important de vérifier que ce ne soient pas toujours les mêmes enfants qui subissent, que les rapports soient équilibrés et que les gestes restent acceptables (travaillons un peu sur notre seuil de tolérance...s'il n'y a pas de pleurs, et qu'il n'y a pas de souffrance avérée, on peut peut-être laisser les enfants gérer cette friction, même si elle est un peu virulente). Attention cependant à observer discrètement, car sinon, les enfants pourraient interpréter le regard de l'adulte comme étant un accord pour se taper dessus. Et bien sûr, intervenir quand cela devient nécessaire.

 

Ce qui peut aider les enfants :

Parler, en décrivant la situation. Mettre des mots sur ce qui est en train de se passer. Ex : « Tom, je vois que tu tires sur le camion de pompier que Nina a dans ses mains. Et toi, Nina, tu ne veux pas lâcher le camion ». C’est une description objective de ce qui se passe à l’instant T. Cette simple description peut désamorcer la dispute : elle déclenche une réaction de l’un ou l’autre des enfants. Parfois, l’un lâche prise, ou alors, se met à pleurer, ou explique son problème.

Pourquoi ? Parce que cela permet aux enfants de visualiser la situation de manière globale, et pas que de leur propre point de vue. Ensuite, ils constatent que l’adulte veille sur eux, et qu’il voit ce qu’il se passe pour chacun des enfants. Cependant, ce n’est pas magique. Peut-être nous faudra-t-il accompagner les enfants vers une tentative de résolution.

Pour cela, nous inciterons les enfants à se parler entre eux, à exprimer ce qu’ils veulent, ou au contraire, ce qu’ils ne veulent pas, ce avec quoi ils ne sont pas d’accord : « Tom, si tu veux le camion, tu peux le demander à Nina, et voir si elle est d’accord pour te le prêter » (et oui, attention à ne pas laisser croire que le simple fait de demander donne gain de cause ! )

« Nina, dis à Tom que tu n’es pas d’accord pour qu’il te prenne le camion », ou plus simplement "Dis lui non, si tu n'es pas d'accord", dans le cas où l'enfant n'aie pas un langage suffisamment élaboré. On peut continuer ce va et vient entre les deux en disant à Tom "Regarde (ou écoute) : Nina n'est pas d'accord"...

 

S’il n’y a pas de résolution possible, nous pouvons les aider et les soutenir en proposant autre chose : « tu ne peux pas avoir le camion pour le moment, est-ce que tu veux... ? (Faire une proposition d’un autre jouet ou mieux, d’un moment partagé avec l’adulte : « si tu veux, je fais un puzzle avec toi »)

En détournant l’attention de l’enfant qui était focalisée sur le camion, nous lui offrons la possibilité de passer à autre chose.

Lorsque nous observons un intérêt important pour tel ou tel jouet ou objet, prévoir de l'avoir en plusieurs exemplaires. Cela va diminuer le nombre de conflits que ce jouet va provoquer, s'il est fortement convoité par plusieurs enfants. Si ce n'est pas possible de l'avoir en plusieurs exemplaires, parfois, il vaut mieux retirer le jouet momentanément si nous observons qu'il provoque des disputes intenses et répétées.

 

Pour finir...

Bien sûr, il y aura toujours des situations où rien ne fonctionnera. Mais, si nous les vivons en gardant en tête toutes les spécificités de ces âges, nos interventions resteront malgré tout bienveillantes à l’égard des enfants. Quelquefois, nous n'aurons pas d'autres choix que de séparer les enfants, pour le bien de tous et toutes...

Même avec la meilleure intention qui soit, nous ne pourrons jamais être garant-e-s d'une égalité parfaite entre les enfants dans notre gestion des conflits. La plupart du temps, nous n'avons pas vu toute la scène. De plus, il est illusoire d'essayer d'éliminer les tensions et autres formes d'agressivité qui peuvent surgir dans les relations entre les enfants. Elles sont inévitables, nécessaires au processus de socialisation et constituent pour l'enfant un moyen d'exprimer ses émotions.

 

Evidemment, une attitude bienveillante n’est pas synonyme de laisser tout faire, au prétexte que l’enfant traverse telle ou telle période qui explique son comportement. Il est fondamental que l’enfant entende que certains comportements ne sont pas admis : taper, mordre, griffer, tirer les cheveux, etc. Sans doute faudra-t-il le répéter à maintes reprises, avec fermeté lorsque cela est nécessaire, et arrêter le geste lorsque celui-ci est inadmissible.

 

L’accompagnement des adultes va jouer un rôle important. En posant un cadre, des limites et des interdits, l’adulte va l’aider à renoncer progressivement à la satisfaction immédiate de ses désirs et à abandonner certains comportements au profit d’autres qui seront socialement acceptables. En mettant en mots les situations difficiles rencontrées par l'enfant, il va lui permettre de comprendre ce qui se passe en lui, à donner un nom aux émotions qui le traversent ("tu es en colère", tu es triste", "tu n'es pas content"...etc.), et ainsi, à sortir de manière constructive de cet égocentrisme.

Pour cela l’enfant a besoin d’une relation affective satisfaisante et de la confiance de l’adulte.

En lui consacrant de petits moments rien que pour lui dans la journée, nous remplissons « son réservoir affectif », qui constitue sa base de sécurité affective.

C’est ainsi que, progressivement, et aidé, accompagné, soutenu par l’adulte, il va construire des « habiletés sociales » (comment se comporter le mieux possible avec autrui, s’adapter à une situation, à l’autre, à ce qu’il est, communiquer avec lui pour se faire comprendre...), il va intégrer des codes (politesse, par exemple), et d'autres manières de s'y prendre qui vont lui permettre de passer d'un mode pulsionnel, à des attitudes plus maitrisées.

Laetitia.

 

Belle journée.

 

Comprendre les conflits entre jeunes enfants.